Blogue France
E-books et piratage (2/3) : quelles réponses apportent les éditeurs français ?
Marie-Anne et Isabelle Lambert | 03/01/2010
Que font les confrères français face au piratage ? Il semble que les réponses apportées soient en lien avec le secteur dans lequel les éditeurs publient, avec leur rapport avec la clientèle (captive ou non, scolaire, professionnelle ou grand public, …) et qu’elles s’articulent autour de deux ou trois principaux dispositifs : la protection des fichiers, le prix de vente et … l’offre.
DRM ou pas DRM (Digital Rights Management - pour les définitions, se reporter à notre glossaire « Parlons livre numérique » - ) ? D’une manière générale, il semble que les principaux éditeurs français aient choisi d’utiliser des DRM, sauf Eyrolles (voir blogue dédié) et quelques autres. Assez révélateur de la tendance de fond en France, du moins chez les éditeurs généralistes, le groupe Gallimard/CDE/SODIS a opté en faveur des DRM. Son responsable de l’offre commerciale pour les livres numériques, Eric Marbeau, nous a donné son retour après 5 mois d’exploitation de l’offre e-books sur la nouvelle plate-forme Eden-Livres (commune avec La Martinière et Flammarion – voir notre blogue sur le sujet) : « Nous tenons aux DRM pour deux raisons, même si elles se font – un peu - craquer et même si elles occasionnent des problèmes de SAV (service après-vente): 1/ elles rassurent les auteurs ; 2/ la DRM d’Adobe, très répandue, est acceptée par un maximum de nos lecteurs et permet de lutter contre le piratage. »
Des avantages qui, selon d’autres points de vue, présentent l’inconvénient de freiner en partie les ventes – pour une proportion très difficile à évaluer à date -. Ceux-là gardent en mémoire les effets dévastateurs du piratage massif qu’a connu la musique à ses débuts sur le net, notamment à cause du rejet des DRM par les clients. C’est l’une des raisons pour lesquelles Eyrolles n’utilise aucune DRM mais seulement un marquage du e-book.
En attendant, les tout premiers mois d’exploitation permettent à Gallimard de se réjouir : « on est loin, très loin du taux de 60% de problèmes de SAV en musique, liés aux DRM, qui sont comptabilisés par le SDL (*) en France ; la plupart de nos SAV sont liés au fait que les gens n’ont pas téléchargé la dernière version d’Adobe ».
Une raison somme toute assez bénigne, et qui ne justifierait pas qu’on se passe de la protection qu’offre la DRM, à moins que les auteurs de votre maison d’édition ne l’exigent pas et que vous ne soyez convaincu que pour vendre du e-book il ne faille aucun frein à l’achat, aucune barrière technique ; ce qui, pour le moment, en France, semblerait relever encore davantage de la conviction que du constat avéré.
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E-books et piratage en France : un état des lieux
Marie-Anne et Isabelle Lambert | 02/16/2010
A l’heure où bon nombre d’entre vous s’apprêtent à exporter des livrels ou à réfléchir à leur politique d’exportation numérique en France, il nous a semblé intéressant d’y dresser le bilan des pratiques de piratage et des différentes réponses apportées par les éditeurs à ce problème.
La première étude parue sur le sujet (*) analyse l’offre illégale des livrels, sa nature, les éditeurs les plus concernés, les méthodes de piratage les plus répandues et estime les quantités piratées. Elle porte sur les livres, bandes dessinées et livres audio en français, payants et sous droits. A noter que les périodiques, qui représentent 70 à 80 % des fichiers disponibles en téléchargement illégal, ont été exclus de l’analyse. Elle met en évidence quelques pratiques révélatrices de ce qui pourrait s’accentuer à l’avenir.
1. Le piratage ne concernait à l’été 2009 que 1% des titres disponibles légalement au format papier, soit 4 000 à 6 000 références différentes dont environ 3 000 à 4 000 bandes dessinées. Un nombre dont on ne sait pas encore avec certitude si l’augmentation sera liée à celle de l’offre légale disponible ou pas, ce qui fait débat en France (voir infra). « Il serait plus juste de parler de mise à disposition et/ou de téléchargement illégal de livres au format numérique que de piratage. Ce terme, dans son acception judiciarisée, évoque en effet davantage un phénomène de contrefaçon organisée dans un but lucratif, ce qui n’est pas le cas en matière de livrels, comme en témoigne notre recherche pour les besoins de cette étude. » explicite Mathias Daval, l’auteur du rapport.
2. Les circuits de diffusion les plus utilisés sont le « direct download » ou le réseau peer to peer eDonkey.
3. Sont les plus disponibles en téléchargement illégal :
- les ouvrages pratiques illustrés et les meilleurs vendeurs de littérature (Bernard Werber, Amélie Nothomb) et enfin quelques philosophes (Gilles Deleuze),
- les spécialités suivantes : STM, philosophie, cuisine, science-fiction et informatique ;
- mais seulement 8% des ouvrages du top 50 des ventes papier.
4. Sont les plus piratés :
- les éditeurs a très forte notoriété, les premiers français étant Gallimard, Dunod (éditeur professionnel), Hachette;
- des ouvrages récents, de moins de 10 ans, mais peu de nouveautés en rayon dans les points de vente – ce qui, à notre avis, pourrait changer assez rapidement-;
- depuis des versions papier scannées, ce qui prend en moyenne 8 h pour avoir une bonne qualité, pèse lourd (autour de 30 Mo) donc révèle l’importance du nombre d’illustrés.
- à 95% des ouvrages non disponibles en version numérique. De là à supposer qu’une fois l’offre de livrels parvenue à maturité, le piratage diminuera, il n’y a qu’un pas. Un pas que fait le SLF, Syndicat de la Librairie Française, à travers son vice- président Matthieu de Montchalin : « La mise à disposition du consommateur d’une offre numérique légale, complète, identifiable, facile à utiliser et accessible freinera obligatoirement le piratage des œuvres» (**), mais pas les auteurs de l’étude. Ces derniers pensent qu’ « on limitera le téléchargement illégal, pas le piratage » et sont convaincus que « l’offre numérique légale s’imposera si elle est bien pensée et attractive. Dans le secteur de la musique on s’aperçoit que les internautes se dirigent vers l’offre légale depuis que les plateformes proposent des fichiers bon marché, de très bonne qualité et facilement accessibles (NDLR : ils déconseillent les DRM). Les gens n’ont pas envie d’être dans l’illégalité. […]Aujourd’hui, du fait de la difficulté à produire un fichier illégal, le livre résiste un peu au piratage. Mais cela ne durera pas. Il me paraît essentiel que les éditeurs développent eux-mêmes une offre attractive afin de garder la main, plutôt que d’assister au pillage de leurs œuvres» (***).
Une invitation à la réflexion sur la stratégie d’exportation que les éditeurs canadiens auront, selon les spécialités couvertes par leur maison d’édition, envie de mettre en oeuvre. Une étude à lire absolument, notamment les conclusions, car elles contiennent en partie les solutions qu’ont commencé à mettre en pratique les confères français et dont nous parlerons au prochain blogue.
(*) « EbookZ ?Étude sur l’offre numérique illégale des livres français sur Internet en 2009 », par Mathias Daval (Edysseus Consulting), publiée par le MOTIF, observatoire du livre et de l’écrit en Ile de France, octobre 2009, Paris. Disponible en ligne sur http://www.motif.fr.
(**) et (***) Source : Livres-Hebdo 29/01/2010, p. 10.
2010, année des grandes Manoeuvres pour le livre numérique en France
Marie-Anne et Isabelle Lambert | 02/01/2010
Après les frémissements de 2008, après les mises en places qui ont marqué 2009 - création des plates-formes de diffusion-distribution dans les grands groupes qui n’en avaient pas encore, mobilisation de la profession dans son ensemble y compris en littérature (alors que jusqu’à présent seuls les éditeurs des secteurs professionnels comme le juridique s’étaient adjoint compétences et revenus liés au numérique) -, 2010 apparaît comme l’année des grandes Manœuvres, avec un grand M.
Tous les grands acteurs de la chaîne du livre, depuis les libraires jusqu’aux grands diffuseurs qui sont par ailleurs éditeurs (dont Editis ou Hachette) sont passés de la phase «observation» à la phase «rapports de force». En 2009 la vente de livres sous forme de fichiers numériques n’a pesé que 0,1 % à 0,2 % du chiffre d’affaires des éditeurs français (1), mais les perspectives de croissance se concrétisent avec le succès des éditeurs de BD sur AppStore notamment. Certains éditeurs français pensent qu’elle atteindra 5% à 10% de leur CA d’ici 3 à 5 ans, sans toutefois avoir bien en tête encore le modèle économique le plus performant. Il leur faut néanmoins se positionner et, comme au jeu de dames, placer leurs pions sur les diagonales. On ne se regarde plus en “chiens de faïence”, on se parle par voie de presse.
Pour preuve, le groupe Hachette se déclarait dernièrement hostile à une plateforme interprofessionnelle de distribution du livre numérique gérée conjointement par les éditeurs et les libraires (proposition émanant du Syndicat des distributeurs de loisirs culturels (SDLC) et du Syndicat de la librairie française (SLF). Cette proposition est inspirée par le modèle allemand Libreka, qui semble réussir Outre-Rhin, et recueillir les faveurs de nombreux éditeurs en France. Pour Arnaud Nourry, PDG d’Hachette, “A chacun son métier, il revient aux éditeurs et à eux seuls (...) de numériser leurs ouvrages et de les mettre à disposition des libraires via une plateforme de stockage et de distribution”.
Pour preuve encore, le même Arnaud Nourry vient de rappeler que les éditeurs français ont créé “trois grandes plateformes différentes”, Numilog (Hachette Livre), Eden Livres (Flammarion, Gallimard, La Martinière) et e-Plateforme (Editis, Média-Participations). Au demeurant il renouvelle ses incitations de fin 2009, proposant aux éditeurs “ de constituer une interface commune offrant aux libraires la facilité d’un seul accès ». Pour un investissement “faible”, d’environ 750 000 $ CAN,“ce «hub» pourrait être lancé dans les trois prochains mois”, et prendre la forme juridique d’un groupement d’intérêt économique (GIE), dont chacun des trois grands acteurs pourrait détenir un tiers du capital. Si ce projet se réalisait, c’est toute l’économie du livre numérique qui se concentrerait d’un seul coup. C’est dire que ce scenario a peu de chance de se réaliser, mais qu’il révèle toutes les tensions sous-jacentes du milieu.
De fait, Alain Kouck, PDG d’Editis, n°2 du secteur en France après Hachette, semble adopter la posture opposée : « Un des vrais changements pour le livre est qu’avec Internet les libraires ne sont plus un intermédiaire obligé entre les lecteurs et les livres. Dans ces conditions, l’enjeu principal concerne l’avenir de la librairie en France : si, demain, 5 % du chiffre d’affaires de l’édition se fait dans le numérique, il faut que les libraires soient associés aux bénéfices de la vente en ligne » (1).
Affaire à suivre de près pour les éditeurs canadiens, qui se situant plutôt dans le camp des éditeurs français de petite et moyenne taille, ont intérêt à trouver promptement leurs alliés avant que le marché ne soit – trop ? - aux mains des leaders ?
(1) Alain Beuve-Méry, « LE MONDE DES LIVRES », 08.01.10
(2) Source Livres-Hebdo 19 janvier 2010.
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